"Pesticides, pizzas et petit bébé"

      

 

... /...   J'ai secoué un peu ma mère :

- Mais qu'est-ce que tu dis maman ? Qu'est-ce que tu dis ? Ne confonds pas les histoires...

-Votre père, il a été abattu, comme ça.Tu le sais. Dans la rue, devant la porte. Et Franck il s'en va, comme un voyou...

- Mais maman, il n'est pas dans la rue, Franck. Je sais où il est.

-Où ?

-Tu ne lui diras pas que je te l'ai dit ? Jure-le-moi.

- Non. Je ne dirai rien. Juré.

- Il est chez une femme.

- Hoooo ! !

Elle se lamentait, comme si être avec une femme était pire encore que baigner dans son sang au milieu de la rue. Elle est vraiment trop nerveuse, ma mère. lit puis elle ne se rend pas compte que mon frère, avec ses cheveux blonds, son teint mat et ses yeux gris de Chinois, il fait craquer toutes les filles... Il a quand même dix-neuf ans !


 

… /...   On est arrivés sur les lieux. C'était impressionnant. Pas comme dans les films américains mais il y avait quand même quatre voitures depolice au milieu de la rue. Et tous les projecteurs braqués sur la villa. On n'a pas vu grand-chose. L'homme et la femme se serraient l'un contre l'autre et faisaient le tour du jardin avec deux flics en civil. À un moment, on a entendu les sanglots de la femme. J'avoue que ça m'a remué. Ça m'a rappelé l'an dernier, quand ma mère pleurait parce que j'étais malade(Ma parole, ça ne doit pas être facile d'être parent : toujours avoir peur pour ses enfants !) Les policiers ont fait monter le couple dans une voiture. Puis ils ont embarqué Mathilde, qui pleurait aussi comme un veau dans sa petite robe noire sexy (c'est Samuel qui veut que j'écrive ce mot ridicule). On ne comprenait rien. Ils nous ont dit de partir, qu'il n'y avait rien à voir. Deux policiers sont restés là-bas...

« Pourquoi ils restent ? Ils pensent que le bébé va revenir tout seul ? » a dit Samuel, alors moi je lui ai dit : « Samuel, excuse-moi, mais les plaisanteries, c'est pas le moment. » Voilà, c'est tout.

    


Rue Abel Gance, 23h50


Samuel et Idir ont bataillé pendant plus d'une demi-heure pour réussir à cisailler les anneaux dans lesquels est passé le cadenas.

Entrés dans le camion, ils ont vu la trappe. Ils l'ont ouverte. Dessous : le trou rond d'un égout et une échelle de fer qui descend.

- Mince alors ! C'est tout simple ! Qu'on est nuls ! On aurait pu y penser ! Allez, on y va.

- Comment ça ? Il est en bas, l'autre...

-Je prends la pince.'lu as lu lampe torche ?

- Oui mais elle est faible...

- Donne-la.


Ils descendent l'un derrière l'autre, lentement.Samuel en premier, Idir au-dessus de lui. De temps en temps, Samuel dit entre ses dents : « Abruti ! Fais gaffe ! Tu me marches sur la main ! »

- Ça y est, je suis sur le sol ! Ah !

- Quoi ?

- C'est un palier, le puits continue. Un peu plus, je tombais dedans... Y a un tunnel là, en face, qu'est-ce qu'on fait ?

- Maintenant qu'on est là, il faut tout explorer. Tant que c'est tout droit, si on trouve rien on revient sur nos pas et puis voilà. J'éteins la lampe, Idir, ça économisera la pile. Attrape-moi par mon T-shirt, et on avance lentement, les mains sur les parois.

-Tu trouves pas que ça sent bizarre ?

- Ça pue, oui.

- Ça pue de plus en plus. Allume !

Ils entrevoient un tas de sacs en plastique au milieu du tunnel. Un bruit de cavalcade.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Des rats.

- Allons-nous-en Samuel ! Allons-nous-en !

- Quoi ? Tu vas pas reculer devant trois rats, non ? Ce qui les intéresse, c'est ce qu'il y a dans les sacs.

- C'est quoi ?

- Des couches de bébé. Sales...

 

- Et au fond, là-bas, qu'est-ce...

- Oh merde, Idir, j'ai l'impression qu'il y a quelqu'un...

- La veste à carreaux, on dirait Perlin. Il dort ?

- Je sais qu'il dort n'importe où, mais quand même, au milieu des ordures...

Samuel toujours pratique prend un sac et l'envoie sur le corps allongé. Pas de réaction.

- Il est mort à mon avis.

Les dents d'Idir se mettent à claquer. Son estomac se serre.

- Samuel, ça suffit, on s'en va.

- On revient sur nos pas et on continue la descente. Le Belge doit eue plus bas, avec le bébé.

Idir voudrait dire : « On monte et on va prévenir la police » mais impossible, sa gorge est paralysée.

Et Samuel fonce, les yeux brillants, pris par une excitation silencieuse. Sa voix même a changé.

« Il se croit dans un film, pense Idir, ça va mal se terminer. »

Après avoir fait demi-tour, ils descendent de nouveau le long d'une échelle scellée dans la paroi du puits.

- Regarde !

Ils viennent d'arriver sur un autre palier et, en face d'eux, leur parvient une vague lumière. Maintenant, ils sont dans un tunnel de pierre...